Je reviens d'un endroit ou les minutes passent comme des heures. J'ai passé trop de temps dans cette salle sombre et puant la pisse. On y arrive par un parking qui est en fait la cour d'un beau bâtiment ancien. On passe par une porte discrète menant sur un couloir gris meublé exclusivement de deux cages superposées, à peine de la contenance d'une berger allemand couché. Une gamelle recouverte de rouille est posé sur le sol à l'odeur d'urine. Palace destiné à de vaillants chiens dressés depuis leur plus jeune age à enrayer les crimes. Belle avenir et belle reconnaissance pour ceux qui n'ont rien demandés.
La pièce au bout du couloir est carrée, grise et sale. Une des portes est percée de plusieurs grands trous, dont un d'environ 60 cm à hauteur de coups de pieds, comme si l'on en avait criblée. De toute manière tout dans cet endroit tout semble abîmé et en mauvais état. Un micro-ondes désuet trone au dessus d'une poubelle remplie à ras-bord. A sa gauche, un grand meuble à tiroirs contenants des effets divers : argent liquide, cigarettes, foulards, lunettes, lacets de chaussure. Devant lui se trouve un grand bureau en bois derrière lequel se relaient une ou deux personnes boursouflées d'orgueil dans des uniformes tranchant avec l'insalubrité du lieu. Même le plafond est ravagé, strié sur toute sa surface de ce qui évoque des griffures. Je suis assise sur un banc en bois, adossée contre un mur qui pleure. Des menottes rouillées pendent tristement à un anneau, se balancent dans le vide. Dans les déambulations permanentes, personne ne me dit bonjour ni même ne me voit. J'entends des hurlements dans la pièce d'à côté, de gens séparés de moi par une porte de couloir et une porte de cellule, et trois verrous sur chacune. Ils se parlent entre eux, réveillant ceux qui essaient de dormir malgré le froid, devant réclamer pour être accompagné aux toilettes ou pour obtenir un verre d'eau. En passant devant leurs cellules aux parois transparentes, l'un d'eux me demande :
-T'es là pour quoi, toi ?
Je baisse les yeux et ne répond pas. Il ne le sait sans doute pas, mais même de là ou il est, il a de la chance. Les heures passées dans la pièces des matons n'étaient qu'un préambule à mon Enfer. On m'emmène dans un autre couloir, dans une cellule différente des autres. Je suis encerclés entre 4 murs solides ne disposant d'aucun accès à la lumière. Une petite fenêtre à hauteur de visage perce tout de même la porte mais elle est calfeutrée de l'extérieur. Je suis plongé dans l'obscurité totale. Dans la pièce, des chiottes à la turque sans chasse d'eau ni papier, et un monticule de béton froid tenant place de banc. Les bruits sourds provenant de l'extérieur et ceux de mon crane cognant contre la porte blindée quand je suis devenu fou. Les battements de mon coeur s'égrenent lentement. Plus rien n'existe et je suis seul. Pour moi c'est une éternité qui a commencé. Un long exil au sein de mon esprit dévasté sans aucune échappatoire pour fuir. Dans le noir, sans possibilité d'évasion, l'être humain est livré à lui même. A ce stade là, il ne reste que deux choix, l'introspection ou la négation. Les deux peuvent être fatale.
On a fini par me faire sortir un jour. On m'a rendu mes affaires et ma pseudo-liberté. Ils m'ont fait signé des papiers et dit combien de temps j'avais passé dans cette cellule fermée mais cela n'a pas fait sens, j'ai perdu toute notion du temps. Ils m'ont dit qu'ils s'étaient trompés, que ça aurait du être quelqu'un d'autre à ma place dans cette cellule pendant tous ces jours sans voir le soleil et toutes ces nuits sans dormir. Je n'étais qu'une simple erreur de parcours. En sortant de l'immeuble j'ai voulu allumer une cigarette et je me suis effondré sur le sol en sanglots. Personne ne m'a relevé.
Une personne est venu me chercher, avant c'était un ami, aujourd'hui c'était juste quelqu'un. Et moi même, qui suis je ? C'est indécent à quel point plus rien n'a de sens. Ces arbres qui défilent à 90 à l'heure sur le bord de la route, mon visage maigre, triste et fatigué dans le rétroviseur, ces lampadaires qui éclairent un paysage sans intêrét... Pourquoi on est là ? Dans cette voiture, dans cette direction, à faire ceci plutôt que cela ou encore autre chose. Comment se fait-il qu'on vive ce genre de vie ? Ces néons lumineux qui percent les pupilles, ces sirènes de police et ces uniformes qui empêchent de dormir, la haine véhiculée par les politiciens et les médias dans laquelle on s'embourbe un peu plus chaque jour, ces médicaments qu'on gobe impunément pour ne pas voir tout ce qu'on construit sur des fondations rongées par l'aigreur des siècles, mes panneaux publicitaires hurlant leurs mensonges à la planète entière...
Pour en savoir plus
La garde à vue (GAV) est une mesure décidée par les policiers, « sous le contrôle » du procureur ou du juge d’instruction en cas d’instruction. Les policiers peuvent mettre en garde à vue une personne contre laquelle existent « une ou plusieurs raisons plausibles de soupçonner qu’elle a commis ou tenté de commettre une infraction » (art. 63 et 77 du CPP). Les « raisons plausibles » sont des termes suffisamment vagues pour permettre aux policiers de placer qui ils veulent en garde à vue.
Les conditions d’une garde à vue peuvent varier considérablement. La loi ne précise pas comment les personnes gardées à vue doivent être nourries, de quels temps de repos elles peuvent bénéficier, ni de la manière dont doivent être aménagées les cellules. La circulaire Sarkozy du 11 mars 2003 donne pour consigne de distribuer des plats chauds aux heures des repas.
La garde à vue provoque une déstabilisation qui permet d'exercer une pression psychologique (parfois physique) sur les personnes. Pour « faire parler », les policiers bluffent souvent. Ils peuvent mentir sur tout : sur ce qu’ils savent ou ne savent pas, sur les preuves qu’ils pourraient détenir, sur les dénonciations, sur ce que l’on risque pénalement, sur la suite de la procédure... La pression des policiers peut se faire sentir à tout moment pendant la garde à vue : le but est de faire craquer les suspects pendant les auditions.
Le CICNS a pu noter, au fil des témoignages recueillis, que les membres de minorités spirituelles vivaient un véritable traumatisme dans ces situations brutales. La disproportion entre les moyens utilisés par les forces de l'ordre et la réalité quotidienne des victimes de ces assauts produit des chocs aux effets secondaires persistants. Les services de police ou de gendarmerie sont préparés à rencontrer des terroristes et des criminels alors qu'ils ont devant eux des personnes inoffensives et pacifiques. Ce décalage, conséquence directe de la désinformation et de la chasse aux sorcières, est à l'origine de nombreux excès dramatiques.
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire